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Le premier actionnaire du champion français de l’IA est néerlandais. Le deuxième est peut-être coréen.

En septembre 2025, ASML a investi 1,3 milliard d’euros dans Mistral AI et acquis environ 11 % de son capital. Le fabricant néerlandais d’équipements de lithographie est ainsi devenu le premier actionnaire individuel de l’entreprise, devant chacun de ses trois cofondateurs. En septembre 2026, Samsung Electronics a mené un tour de 3 milliards d’euros, pour un montant que la presse économique estime à environ un milliard — chiffre non confirmé.

Alexis Daguenet · 11/09/2026 · THÈSE-HS-2026-012 · 5 min de lecture

Le premier actionnaire du champion français de l'IA est néerlandais. Le deuxième est peut-être coréen.

Aucun investisseur français ne figure en tête de cette liste. Ce n’est pas un scandale ; c’est une situation, et elle mérite d’être regardée telle qu’elle est.

Trois fournisseurs au capital

La particularité de l’actionnariat de Mistral AI n’est pas sa nationalité. C’est sa nature. Trois investisseurs stratégiques sont ou peuvent devenir fournisseurs de l’entreprise : ASML pour la lithographie, Nvidia pour les accélérateurs, Samsung pour la mémoire. Samsung et SK Hynix contrôlent à eux deux environ les deux tiers de la production mondiale de mémoire.

Cette configuration est courante dans les chaînes de valeur industrielles et elle a une logique : sécuriser un débouché, apprendre d’un client exigeant, capter une part de la croissance. Elle appelle en revanche une vigilance sur deux points : les conditions commerciales consenties, et l’indépendance des choix d’architecture technique. Un actionnaire qui est aussi fournisseur n’a pas d’intérêt objectif à ce que l’on cherche des alternatives à ce qu’il vend.

Ce que l’on sait, ce que l’on ne sait pas

On sait que les trois cofondateurs détiendraient ensemble environ 35,5 % du capital, et que les investisseurs français et européens en détenaient, avant le tour de septembre 2026, « un peu plus de 62 % ». Ces chiffres proviennent d’enquêtes de presse et ne sont pas confirmés par l’entreprise. Ils sont mécaniquement érodés à chaque nouveau tour.

On ne sait pas quelle part du capital Samsung a acquise. On ne sait pas si le groupe dispose d’un siège au comité stratégique — ASML en a un, occupé par son directeur financier. On ne connaît pas les éventuels engagements d’approvisionnement associés. Ces informations ne sont pas publiques, et il n’existe aucune obligation de les publier.

Une recommandation restée lettre morte

Le 15 juillet 2026, la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique a rendu public son rapport. Créée le 3 février 2026, présidée par Philippe Latombe et rapportée par Cyrielle Chatelain, elle a mené 45 auditions, entendu près de 112 personnes et formulé 47 recommandations.

L’une d’elles porte précisément sur ce sujet : instituer une action spécifique de l’État — une « golden share » — dans Mistral AI et ChapsVision. Le dispositif proposé est une participation de 5 % assortie de droits spécifiques permettant de bloquer l’entrée d’actionnaires étrangers, sans faire obstacle aux levées de fonds. Le fondement juridique invoqué est l’article 31-1 de l’ordonnance du 20 août 2014, qui permet à l’État des droits particuliers indépendamment de sa part de capital, dont un droit d’opposition aux cessions d’actifs stratégiques. La mise en œuvre supposerait une augmentation de la participation de Bpifrance.

À ce jour, cette recommandation n’a été ni adoptée, ni explicitement rejetée, ni publiquement instruite.

Les arguments des deux camps existent

Pour : une entreprise dont l’État achète les services pour ses armées — un accord-cadre a été notifié le 16 décembre 2025 au bénéfice de l’ensemble des armées, du CEA, de l’ONERA et du SHOM — et dont il équipe ses agents publics n’est pas une entreprise ordinaire. La possibilité qu’elle change de main sans que l’État puisse s’y opposer constitue un risque documenté.

Contre : un dispositif de blocage peut dissuader les investisseurs internationaux dont l’entreprise a besoin pour financer une infrastructure qui se compte en gigawatts. Dans un secteur où la levée de fonds conditionne la survie, une protection mal calibrée protège une coquille. S’y ajoute une question de compatibilité avec le droit de l’Union sur la libre circulation des capitaux.

Ces deux arguments sont sérieux. C’est précisément pourquoi l’absence d’arbitrage motivé est le pire des résultats : elle laisse le risque ouvert sans produire le bénéfice de l’ouverture.

Ce qui nous ferait changer d’avis

Cette thèse est classée hypothèse de travail, et non thèse consolidée, pour une raison simple : la répartition précise du capital et des droits de vote n’est pas publique. Nous l’abandonnerions si l’État instituait une action spécifique ou un dispositif équivalent, ou si l’entreprise publiait une répartition démontrant un contrôle français ou européen consolidé. Elle serait fragilisée si les mécanismes existants de contrôle des investissements étrangers en France s’avéraient suffisants en pratique, ou si les statuts comportaient des protections non rendues publiques — hypothèse plausible que nous ne pouvons ni vérifier ni écarter.

Il y a une manière simple de trancher ce débat : publier. Une entreprise qui vend de la souveraineté gagnerait à documenter la sienne.

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