HORS-SÉRIE · ANALYSE NEXUS

L’Europe est souveraine en intelligence artificielle. Sur une couche sur six.

Un maire commande un agent conversationnel pour son accueil. On lui garantit que les données restent en France. Il signe, rassuré. Personne ne lui a dit que le modèle a été entraîné à Hangzhou, que les accélérateurs qui le font tourner ont été conçus à Santa Clara, et que la disponibilité de ces accélérateurs dépend d’un arbitrage interministériel à Washington. Il n’a pas été trompé. On lui a vendu une souveraineté, et c’en est une : simplement pas celle qu’il croyait acheter.

Alexis Daguenet · 09/09/2026 · THÈSE-HS-2026-010 · 5 min de lecture

L'Europe est souveraine en intelligence artificielle. Sur une couche sur six.

Le mot « souveraineté » est aujourd’hui le mot le plus employé et le plus flou du débat numérique français. Le hors-série Nexus propose de le rendre utilisable en le décomposant.

Six couches, six dépendances distinctes

La première couche est celle des accélérateurs de calcul, ces circuits spécialisés sans lesquels aucun modèle ne s’entraîne. Il n’existe aucun accélérateur d’entraînement européen en production. Le processeur Rhea1 de SiPearl, sorti des chaînes de TSMC et en validation au printemps 2026, est souvent présenté comme la réponse européenne. C’est un processeur généraliste doté de 80 cœurs et de mémoire à haute bande passante : excellent pour le calcul intensif, il n’entraîne pas de modèle de fondation. La confusion est constante dans la communication publique ; elle n’est pas innocente.

La deuxième couche est celle des centres de données et de l’énergie. C’est le seul terrain où la France dispose d’un avantage réel : électricité abondante, pilotable, très peu carbonée. RTE recensait en mai 2026 environ 18 gigawatts de demandes de raccordement pour des centres de données, contre environ 5 gigawatts fin 2024.

La troisième couche est le cloud. Trois fournisseurs américains y détiennent plus de 70 % du marché européen ; les fournisseurs européens environ 15 %.

La quatrième couche est celle des modèles et de leurs licences. C’est la plus mobile : une position peut y être reconquise en quelques mois. C’est aussi la seule où l’Europe dispose d’un acteur de premier plan mondial.

La cinquième est celle des données, la sixième celle des normes, du droit et des talents. C’est là, et là seulement, que l’Union européenne est dominante.

Ce que dit la mesure

Les chiffres disponibles sont convergents et sévères. Selon Epoch AI, les États-Unis concentraient en mai 2025 environ 75 % de la performance mondiale des grappes de calcul, la Chine environ 15 %, le reste du monde — Allemagne, Japon et France compris — environ 10 %. Le rapport AI Index 2026 de Stanford, publié le 13 avril 2026, situe la capacité mondiale à 17,1 millions d’équivalents H100, en croissance d’un facteur trente depuis 2021.

Epoch AI résume la situation en une phrase : les puissances traditionnelles du calcul intensif « ne jouent plus qu’un rôle marginal » dans le paysage des grappes d’intelligence artificielle. Le basculement du calcul académique vers le calcul d’entreprise s’est accompagné d’un basculement géographique, et l’Europe a manqué les deux.

Pourquoi la décomposition change les décisions

Tant que « souveraineté » désigne indistinctement six choses, aucun arbitrage budgétaire n’est instruisible. Un euro dépensé en certification et un euro dépensé en gigawatts ne produisent pas le même effet, ne couvrent pas le même risque et ne s’amortissent pas sur la même durée.

La décomposition permet aussi d’identifier les faux débats. Reprocher au règlement européen sur l’intelligence artificielle de ne pas produire de champion industriel revient à reprocher à un code de la route de ne pas construire d’autoroutes. La norme protège ; elle ne fabrique pas de capacité. Inversement, financer des gigafactories sans traiter la question des licences et des compétences produit des bâtiments bien alimentés et mal employés.

Le maillon le plus solide est en amont

Un point est régulièrement oublié. L’Europe détient, avec ASML, un monopole de fait sur la lithographie extrême ultraviolet, sans laquelle aucun accélérateur de dernière génération ne se fabrique. C’est un point de force considérable — et une des raisons pour lesquelles la filière chinoise plafonne à une gravure de 7 nanomètres avec des rendements inférieurs à 50 %.

L’ironie est que ce point de force s’est traduit, en septembre 2025, par l’entrée d’ASML au capital du champion français des modèles à hauteur d’environ 11 %, faisant du fabricant néerlandais son premier actionnaire individuel. La force européenne existe. Elle n’est simplement pas française.

Ce qui nous ferait changer d’avis

Cette thèse est classée consolidée, mais elle reste réfutable. Elle tomberait si des mesures indépendantes — Epoch AI, Stanford HAI ou la Commission européenne — établissaient une part européenne supérieure à 20 % de la performance mondiale des grappes de calcul. Elle tomberait également si un accélérateur d’entraînement conçu en Europe atteignait 10 % du parc installé européen d’ici 2030. Elle serait fragilisée si la décomposition en six couches s’avérait non pertinente, par exemple si une couche devenait pleinement substituable aux autres.

Dans l’état des données, aucune de ces conditions n’est remplie. Et la première question à poser devant tout projet présenté comme souverain reste la plus simple : sur laquelle des six couches, exactement ?

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