SOCIÉTÉ ET DÉMOGRAPHIE · ANALYSE NEXUS
On a supprimé le numerus apertus en 2024. Mais aucun protocole d’évaluation rigoureuse n’a été publié.
Le 17 juin 2025, le ministère de la Santé annonce une mesure majeure : 8 000 places supplémentaires en deuxième année de médecine, soit une augmentation effective d’environ 60 % du flux annuel d’étudiants. Le numerus apertus, formellement créé en 2021, est désormais substantiellement assoupli. La presse parle d’une « réponse historique » à la crise démographique.
Nexus · 24/08/2026 · THÈSE-2026-047 · 4 min de lecture
Voici la question que personne ne pose : comment saura-t-on, dans cinq ans ou dans dix ans, si cette mesure produit les effets attendus ? La réponse est inconfortable : on ne le saura pas. Aucun protocole d’évaluation rigoureuse n’a été annoncé. Pas de cohorte de suivi. Pas de groupe témoin. Pas de comité scientifique indépendant.
La nécessité méthodologique
L’évaluation contrefactuelle d’une politique publique majeure n’est pas un luxe académique. C’est la condition pour piloter intelligemment l’argent public. Sans elle, on ne peut pas dire si une mesure a produit son effet, si l’effet observé vient d’autres facteurs concomitants, ou si une approche alternative aurait été plus efficace.
Pour la suppression du numerus apertus, plusieurs questions empiriques restent ouvertes. Les 8 000 places supplémentaires vont-elles trouver des candidats de qualité équivalente ? Les capacités de formation — CHU, terrains de stage, formateurs — peuvent-elles absorber ce flux ? Les médecins formés vont-ils s’installer dans les zones sous-dotées, ou rejoindre les métropoles déjà bien dotées ? Quelle est la part de l’effet d’aubaine — étudiants qui auraient de toute façon choisi médecine — versus la part de candidats nouvellement attirés ?
Sans évaluation contrefactuelle conçue dès maintenant, ces questions resteront sans réponse rigoureuse. Et c’est dans dix ans, en 2034, qu’on découvrira peut-être, trop tard, que l’effet attendu n’était pas au rendez-vous.
Le précédent du Pacte enseignant
Ce schéma n’est pas inédit. Le Pacte enseignant 2023, dispositif majeur de la politique éducative française, mobilise 700 millions d’euros annuels et n’a fait l’objet d’aucune évaluation contrefactuelle rigoureuse trois ans après son lancement. Le résultat : personne ne peut dire si le dispositif a produit ses effets, et le ministère est désarmé pour décider de sa reconduction.
Le numerus apertus suit la même trajectoire. Mesure structurellement importante, communication politique forte au lancement, absence de protocole d’évaluation conçu en amont. Trois ans, cinq ans, dix ans plus tard, le ministère sera dans la même situation : devoir reconduire ou réformer, sans données rigoureuses pour décider.
Pourquoi on n’évalue pas
Trois raisons structurelles. D’abord, la complexité technique. Évaluer rigoureusement l’effet d’une suppression du numerus apertus demande des cohortes longitudinales, des méthodes statistiques sophistiquées, un accès à des données individuelles sur les choix de carrière des étudiants.
Ensuite, l’absence d’opérateur dédié. La DREES produit des statistiques, l’IRDES produit des recherches, France Stratégie produit des projections. Mais aucune cellule n’est mandatée pour évaluer rigoureusement les principales réformes du système de santé.
Enfin, l’inertie politique. Évaluer rigoureusement, c’est risquer de découvrir que la mesure phare du gouvernement précédent — ou actuel — ne produit pas les effets annoncés. Politiquement, le statu quo méthodologique est plus confortable.
Ce que ça change concrètement
Le rapport Nexus propose une condition simple. Avant tout nouvel élargissement substantiel des capacités de formation médicale, le ministère de la Santé doit publier une évaluation contrefactuelle rigoureuse de la suppression du numerus apertus 2024. Évaluation à 5 ans (2029) et à 10 ans (2034). Cohorte longitudinale conçue dès maintenant. Comité scientifique indépendant.
Coût marginal d’un protocole rigoureux conçu en amont : entre 6 et 10 millions d’euros, soit une fraction infime du coût total de la mesure. Si l’évaluation montre un effet propre robuste : poursuite et possible amplification. Si elle montre un effet ambigu : réorientation vers d’autres leviers — IPA, immigration médicale, télémédecine, réorganisation de l’offre de soins.
Et si on se trompait ?
Plusieurs conditions de réfutation. Si une évaluation contrefactuelle est effectivement publiée, validant ou invalidant les effets attendus, la critique tombe. Si une crise démographique plus sévère que prévu impose un nouvel élargissement avant l’horizon d’évaluation, l’urgence prime sur la méthode. Si la formation médicale sature — insuffisance de CHU, de stages, de formateurs —, l’élargissement devient inutile indépendamment de l’évaluation.
Mais en l’état, 8 000 places supplémentaires sans évaluation prévue, c’est un acte de foi budgétaire. Pas une politique publique.