SOCIÉTÉ ET DÉMOGRAPHIE · ANALYSE NEXUS
La baisse de la natalité française n’est plus conjoncturelle. Il faut le reconnaître
Pendant vingt ans, les analystes français de la démographie ont entretenu un récit rassurant : la baisse de la natalité française était conjoncturelle, liée à des effets de cycle économique, à la crise financière de 2008, à la pandémie de Covid. Bientôt, disait-on, le pays retrouverait son indice conjoncturel de fécondité historique d’environ 2,0 enfants par femme, l’un des plus élevés d’Europe. Aujourd’hui, en 2026, les chiffres parlent d’une autre histoire. L’indice de fécondité français est tombé à 1,66 enfant par femme en 2024, et continue de reculer.
Nexus · 03/09/2026 · THÈSE-2026-028 · 5 min de lecture
Cette baisse n’est plus une oscillation. C’est une trajectoire qui s’inscrit dans la durée et dans la profondeur des comportements. Reconnaître ce caractère structurel n’est pas une concession au pessimisme. C’est la condition d’un débat public lucide et d’une politique publique adaptée.
Le constat empirique
Les données INSEE de janvier 2025 sont sans appel. La France a enregistré 663 000 naissances en 2024, en recul de 7 % par rapport à 2023 et de 21 % par rapport au niveau de 2010. L’indice conjoncturel de fécondité est passé de 2,03 en 2010 à 1,66 en 2024, soit la plus forte baisse en si peu de temps depuis l’après-guerre.
Cette évolution ne concerne pas seulement la France. Elle s’observe à des degrés divers dans la quasi-totalité des pays développés. Mais elle s’inscrit dans une perspective française spécifique : pendant trois décennies, la France a maintenu un niveau de fécondité significativement supérieur à ses voisins européens (1,9 à 2,0 contre 1,3 à 1,5). Cet écart se résorbe rapidement, et il est possible que la France rejoigne, dès 2030, des niveaux comparables à ceux de l’Allemagne ou de l’Italie.
Plus important encore : les analyses cohortes montrent que la baisse n’est pas seulement un effet de report (femmes qui repousseraient leur première maternité), mais bien une baisse définitive du nombre d’enfants par génération. Les femmes nées dans les années 1990 auront, à l’arrivée, un nombre d’enfants inférieur à celles des générations précédentes — pas seulement plus tard, mais moins.
Pourquoi cette reconnaissance est politiquement difficile
Reconnaître le caractère structurel de la baisse de natalité française se heurte à plusieurs résistances. D’abord, elle remet en cause un récit national flatteur — celui d’une France championne de la fécondité en Europe, exemple de l’efficacité d’une politique familiale ancienne et généreuse. Ce récit a structuré le discours politique pendant trois décennies. Y renoncer suppose un travail psychologique collectif.
Ensuite, elle ouvre des questions politiques sensibles. Si la baisse n’est pas conjoncturelle, alors les dispositifs de politique familiale actuels (allocations, congés parentaux, modes de garde) ne suffisent manifestement pas. Et si ces dispositifs ne suffisent pas, faut-il en créer d’autres ? Lesquels ? Sur quel modèle ? Ces questions divisent profondément le champ politique français.
Enfin, parler de natalité structurellement basse implique d’aborder des sujets délicats : place des femmes dans la société, articulation vie familiale et vie professionnelle, conditions économiques de la jeunesse, logement, climat, immigration. Aucun de ces sujets n’est neutre, et chacun mobilise des positions politiques antagonistes.
Ce que devrait être la première étape
Le rapport Nexus ne propose pas de solutions miracles à la baisse de natalité — il n’en existe pas. En revanche, il propose une première étape simple et incontournable : la reconnaissance officielle, par les pouvoirs publics, du caractère structurel et durable de la baisse de natalité française. Cette reconnaissance devrait se traduire concrètement par trois actes.
Premier acte : la publication par France Stratégie d’un rapport annuel sur l’évolution démographique française, intégrant les projections à 10, 20 et 50 ans, et discutant explicitement les hypothèses sous-jacentes. Ce rapport devrait être présenté au Parlement et servir de base à un débat annuel structuré.
Deuxième acte : l’inscription d’un volet « démographie » dans tous les principaux documents stratégiques de l’État (lois de programmation pluriannuelles, PLF, loi de financement de la Sécurité sociale, plans nationaux santé). On ne peut pas piloter intelligemment des politiques publiques sans tenir compte explicitement de la trajectoire démographique.
Troisième acte : un débat parlementaire annuel sur l’état démographique du pays et les orientations politiques associées. Ce débat n’existe pas aujourd’hui en France de manière structurée — la démographie reste un sujet traité par fragments, jamais dans sa globalité.
Et si l’on se trompait ?
Cette thèse serait à reconsidérer si les indicateurs des prochaines années montraient une remontée significative et durable de l’indice de fécondité — passant par exemple au-dessus de 1,9 pendant au moins cinq années consécutives, sans biais conjoncturel. Cette hypothèse n’est exclue par aucun démographe sérieux, mais aucune donnée actuelle ne l’étaye. Elle serait également à nuancer si la baisse française s’avérait isolée par rapport à ses voisins européens — auquel cas une politique spécifique pourrait suffire à inverser la tendance. Or précisément, la convergence européenne actuelle pointe vers des facteurs structurels communs.
Reconnaître que la baisse de natalité française est structurelle n’est pas céder au pessimisme. C’est ouvrir la possibilité d’une politique publique adaptée à la réalité, plutôt que conçue pour une réalité disparue. Pendant vingt ans, nous avons traité un phénomène structurel avec des outils conjoncturels. Les résultats sont sous nos yeux. Le moment est venu d’accepter le constat, et d’en tirer collectivement les conséquences politiques. Cette acceptation est probablement la condition préalable à toute reprise sérieuse du débat français sur la famille, le travail, le logement, et l’avenir collectif du pays.
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