SOCIÉTÉ ET DÉMOGRAPHIE · ANALYSE NEXUS
« Les déserts médicaux seront résorbés en 2030. » Personne ne sait si c’est vrai. Et personne ne dit qu’on ne sait pas.
Discours du ministre de la Santé, mai 2025 : « Avec la suppression du numerus apertus, les déserts médicaux seront en voie de résorption à horizon 2030. » Tribune d’un grand quotidien, juin 2025 : « La France retrouvera son niveau historique de densité médicale dès la fin de la décennie. » Annonces de campagne, projections officielles, plans gouvernementaux : la rhétorique de la résolution proche est devenue le standard du discours public sur la santé.
Nexus · 09/09/2026 · THÈSE-2026-054 · 4 min de lecture
Voici ce que personne ne dit : personne ne sait si c’est vrai. Les projections démographiques à dix ans sur la démographie médicale sont, structurellement, très incertaines. Et cette incertitude — qui devrait être communiquée comme telle — est systématiquement gommée.
Pourquoi les projections sont incertaines
Trois sources d’incertitude structurelles. D’abord, les comportements individuels. Un médecin formé en 2030 va-t-il s’installer en libéral, salariat, exercice mixte ? Va-t-il choisir la médecine générale ou une spécialité ? Va-t-il s’installer en France, ou émigrer comme le font déjà plusieurs centaines de médecins par an ? Ces choix individuels, agrégés sur des dizaines de milliers d’étudiants, déterminent la trajectoire — et restent largement imprévisibles.
Ensuite, l’évolution des besoins en soins. Le vieillissement démographique, l’augmentation des maladies chroniques, la transformation des pathologies sous l’effet du climat et de l’environnement modifient les besoins de soins. Ces évolutions sont en partie projetables, mais pas avec précision.
Enfin, les chocs externes — pandémies, transformations technologiques majeures (IA médicale), évolutions réglementaires européennes. Le HCAAM, dans son rapport prospectif 2024, identifie au moins sept sources d’incertitude majeures pour les dix prochaines années.
Le coût du faux optimisme
Communiquer une certitude prospective quand l’incertitude est structurelle a trois conséquences politiques mesurables.
Premièrement, l’incitation à l’attentisme. Si on dit que « ça va s’arranger en 2030 », pourquoi engager dès maintenant des plans coûteux et politiquement difficiles — modulation conventionnelle, IPA, débat sur la régulation ? On attend.
Deuxièmement, la perte de crédibilité quand la prédiction ne se réalise pas. En 2030 ou 2032, si les déserts médicaux ne sont pas résorbés, le discours public sera décrédibilisé. Les futurs ministres devront promettre encore plus fort pour compenser la perte de confiance.
Troisièmement, l’absence d’arbitrages collectifs assumés. Sans communication transparente de l’incertitude, les arbitrages — combien dépenser, sur quels leviers, dans quels délais — restent flous, implicites, parfois contradictoires.
Ce que font les autres
L’Office for Budget Responsibility britannique publie depuis vingt ans des projections accompagnées de scénarios alternatifs explicites — scénario central, scénario optimiste, scénario pessimiste — avec leurs implications budgétaires. Le Centraal Planbureau néerlandais fait de même. Le Bureau du Directeur Parlementaire du Budget canadien aussi.
Ces institutions ne prétendent pas prédire l’avenir. Elles construisent des scénarios contrastés qui permettent au débat démocratique de s’organiser autour d’options identifiées, plutôt qu’autour d’une seule projection présentée comme certaine.
La France produit techniquement ces scénarios — le HCAAM les publie. Mais ils ne sont pas systématiquement intégrés au débat politique. Le discours public reste centré sur une seule projection, présentée comme acquise.
Ce que ça change concrètement
Le rapport Nexus propose trois dispositifs concrets. Premièrement, publication annuelle conjointe DREES-HCAAM d’un document Démographie médicale 2035, avec au minimum trois scénarios contrastés (optimiste, central, pessimiste) et leurs implications économiques, organisationnelles, sociales.
Deuxièmement, intégration explicite de ces scénarios dans tous les documents stratégiques majeurs du ministère de la Santé — loi de financement de la Sécurité sociale, conventions médicales, schémas régionaux de santé.
Troisièmement, débat parlementaire annuel structuré sur l’état démographique du système de santé, présenté en séance publique par une mission bipartisane.
Coût budgétaire : marginal (quelques millions d’euros par an pour le travail de scénarisation). Coût politique : réel — assumer publiquement l’incertitude est, pour un gouvernement, plus difficile que vendre une certitude.
Et si on se trompait ?
Plusieurs conditions de réfutation. Si l’adoption institutionnelle de la pratique de scénarisation contrastée se met en place sans intervention du rapport, la thèse est satisfaite. Si une méthode alternative de communication de l’incertitude — par exemple une fourchette confiance plutôt que des scénarios — produit un effet équivalent, la thèse se déplace. Si la scénarisation contrastée produit un effet pervers (immobilisme politique justifié par l’incertitude), il faut en tenir compte.
Mais en l’état, vendre une certitude prospective quand l’incertitude est structurelle, c’est priver le débat démocratique de sa matière première. Et c’est se condamner, dans cinq ou dix ans, à expliquer pourquoi la promesse n’a pas été tenue.