SOCIÉTÉ ET DÉMOGRAPHIE · ANALYSE NEXUS
10 000 Infirmiers en Pratique Avancée d’ici 2030. On est à 3 000. Et le frein est moins technique que politique.
Une consultation chez un médecin généraliste dure en moyenne 16 minutes en France. Dans 35 % des cas, il s’agit du renouvellement d’une ordonnance pour une pathologie chronique stabilisée — diabète de type 2 équilibré, hypertension contrôlée, asthme suivi. Aucun changement thérapeutique majeur. Aucune décision médicale complexe.
Nexus · 31/08/2026 · THÈSE-2026-050 · 4 min de lecture
Dans la quasi-totalité des pays comparables — Royaume-Uni, États-Unis, Pays-Bas, Belgique — ces consultations sont assurées par des infirmières en pratique avancée. En France, elles sont assurées par des médecins. Et c’est précisément l’un des leviers les plus puissants — et les plus politiquement bloqués — pour résoudre la crise d’accès aux soins.
Ce qu’est un IPA
Les Infirmiers en Pratique Avancée, ou IPA, sont des infirmiers diplômés d’État ayant suivi une formation complémentaire de deux ans, débouchant sur un master. Cette formation leur permet d’assurer le suivi de patients atteints de pathologies chroniques stabilisées : renouvellement d’ordonnances, ajustements thérapeutiques mineurs, prévention, éducation thérapeutique.
Le dispositif a été créé en France en 2018. À la mi-2026, environ 3 000 IPA sont en exercice — dont une partie qui peine à trouver un cadre d’exercice satisfaisant. L’objectif gouvernemental est de 10 000 IPA en 2030. Pour comparaison, le Royaume-Uni compte aujourd’hui environ 70 000 Advanced Nurse Practitioners pour une population deux fois supérieure à celle de la France.
L’effet potentiel sur l’accès aux soins
Plusieurs travaux convergent. Selon une étude de l’IRDES publiée en 2024, un IPA dégage en moyenne 18 à 24 % du temps d’un médecin généraliste sur le suivi des pathologies chroniques stabilisées. Cela signifie qu’un cabinet médical qui intègre un IPA peut suivre 20 % de patients supplémentaires sans augmenter ses ressources médicales.
À l’échelle nationale, atteindre 10 000 IPA en 2030 équivaudrait à un gain de temps médical équivalent à environ 1 500 généralistes supplémentaires. Soit l’équivalent de plus d’une année de formation au numerus apertus actuel. Le tout, sans qu’aucun médecin supplémentaire ne soit formé.
Pourquoi le déploiement coince
Trois obstacles. D’abord, la résistance d’une partie de la profession médicale libérale. Plusieurs syndicats médicaux ont publiquement manifesté leur opposition à l’extension de l’accès direct aux IPA — c’est-à-dire la possibilité pour un patient de consulter un IPA sans passer d’abord par un médecin traitant. L’argument : risque de désintermédiation, perte de la responsabilité médicale du suivi global.
Ensuite, le modèle économique. Les IPA en exercice libéral peinent à trouver un modèle viable : les rémunérations des actes IPA sont inférieures à celles des actes médicaux équivalents, et l’articulation avec le médecin traitant alourdit la coordination.
Enfin, la formation. Les masters IPA exigent deux ans d’études supplémentaires pour des infirmiers déjà en exercice. C’est un investissement personnel substantiel, peu compensé par les perspectives de rémunération à la sortie.
Ce que ça change concrètement
Le rapport Nexus propose quatre dispositifs articulés. Accélération du déploiement pour atteindre 10 000 IPA en 2030 : objectif ambitieux mais réaliste si l’on accompagne la formation. Extension de l’accès direct aux IPA pour des indications définies (pathologies chroniques stabilisées, prévention, suivi de grossesse simple), avec une expérimentation 2025-2026 à généraliser si les résultats sont positifs. Revalorisation des actes IPA pour rendre le modèle libéral viable. Accompagnement à la formation : aide financière aux infirmiers candidats, allègement des conditions d’accès au master.
Coût estimé : 350 millions d’euros annuels à terme. Soit 0,15 % du budget de l’Assurance maladie. Rendement attendu, en équivalent médecins généralistes libérés : environ 1 500 à l’horizon 2030. C’est, ramené au coût, l’un des meilleurs rendements de toutes les politiques publiques de santé envisageables.
Et si on se trompait ?
Plusieurs conditions de réfutation. Si l’évaluation de l’expérimentation 2025-2026 démontre des effets pervers — sur-prescription, défaut de suivi médical global, dégradation de la qualité des soins —, l’extension doit être abandonnée. Si la résistance politique reste structurelle malgré les évidences, le déploiement reste bridé. Si les candidatures IPA saturent — insuffisance d’infirmiers candidats —, le dispositif devient irréaliste.
Mais en l’état actuel, l’opposition à l’extension des IPA ressemble surtout à une bataille de territoires professionnels — pas à une défense de la qualité des soins. Et pendant cette bataille, des millions de Français restent sans suivi médical adapté.