SOCIÉTÉ ET DÉMOGRAPHIE · ANALYSE NEXUS
On engorge les urgences avec des cas qui devraient se traiter en ville. Et on n’a pas encore généralisé le SAS.
Mardi soir, 22h47, urgences d’un hôpital de l’Yonne. Une femme attend depuis trois heures avec son enfant de quatre ans qui tousse depuis deux jours. Pas de fièvre élevée, pas de signes de gravité. Mais le pédiatre de ville le plus proche n’avait pas de créneau avant dans quinze jours. Le 15 lui a confirmé qu’il valait mieux passer aux urgences pour un avis. Elle est venue.
Nexus · 28/08/2026 · THÈSE-2026-049 · 4 min de lecture
Cette scène se répète des milliers de fois chaque nuit en France. Selon la DREES, environ 30 % des passages aux urgences sont jugés évitables — c’est-à-dire qu’ils auraient pu être traités en ville si l’offre de soins primaires avait été disponible aux bons horaires. Et la solution existe. Elle s’appelle le Service d’Accès aux Soins. Mais elle n’est toujours pas généralisée à tout le territoire.
Le triptyque SAS-CPTS-Hôpitaux de proximité
Le rapport Nexus identifie trois dispositifs articulés qui, pris ensemble, transforment l’articulation entre hôpital public et soins primaires. Le Service d’Accès aux Soins, ou SAS, est un dispositif de régulation médicale par téléphone, mis en place depuis 2020 dans certains départements pilotes. Le principe : un patient qui appelle peut être orienté en quelques minutes vers le bon niveau de soin — téléconsultation, consultation de proximité, urgences hospitalières.
Les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé, ou CPTS, sont des structures de coordination entre professionnels libéraux d’un même bassin de vie. Elles facilitent les parcours de soins complexes, organisent la permanence des soins, et permettent une réponse coordonnée aux besoins de santé d’un territoire.
Les hôpitaux de proximité sont une catégorie hospitalière relancée en 2020. Établissements à taille humaine, sans plateaux techniques lourds, ils assurent des consultations spécialisées, des hospitalisations courtes, et un lien fort avec la médecine de ville. L’objectif est de désengorger les CHU tout en maintenant une présence hospitalière dans les bassins de vie moyens.
Ce que mesurent les évaluations partielles
Sur les territoires où le SAS est déployé, les premières évaluations sont prometteuses. Selon le ministère de la Santé, on observe une réduction de 8 à 15 % des passages aux urgences pour motifs non vitaux. Le temps moyen d’attente diminue. Les patients sont mieux orientés.
Pour les CPTS, le tableau est plus contrasté. Selon l’IGAS, environ 60 % des CPTS opérationnelles fonctionnent correctement, 30 % ont des difficultés organisationnelles, 10 % sont en quasi-sommeil. La variabilité dépend principalement de l’engagement des médecins libéraux du territoire et de la qualité du portage local.
Pour les hôpitaux de proximité, le bilan est positif mais lent. Une centaine d’établissements ont obtenu le label à la mi-2026. L’objectif est de 500 d’ici 2027.
Pourquoi on n’accélère pas
Trois obstacles structurels. D’abord, l’engagement variable des médecins libéraux selon les territoires. Le SAS suppose que des médecins de ville acceptent de prendre des créneaux de régulation et des consultations non programmées. Dans certains territoires, c’est fait sans difficulté. Dans d’autres, c’est un point de blocage.
Ensuite, la complexité administrative. Une CPTS qui fonctionne bien suppose une organisation locale, un projet de santé partagé, une gouvernance claire. Tout cela demande du temps de coordination que les libéraux n’ont pas spontanément.
Enfin, le financement, encore et toujours. Les CPTS et le SAS sont financés par des conventions et des Accords Conventionnels Interprofessionnels qui font l’objet de négociations parfois conflictuelles entre l’Assurance maladie et les syndicats médicaux.
Ce que ça change concrètement
Le rapport Nexus propose un plan articulé. SAS opérationnel sur 95 % du territoire d’ici 2027. Cela suppose un appui de l’Assurance maladie aux territoires où l’engagement libéral est faible, avec des dispositifs alternatifs si nécessaire (régulation hospitalière, télémédecine d’astreinte). 1 500 CPTS opérationnelles d’ici 2027, avec un accompagnement national renforcé. 500 hôpitaux de proximité labellisés, articulés avec les CPTS et le SAS de leur territoire.
Coût estimé : 1,2 milliard d’euros annuels à terme. Soit environ 0,5 % du budget de l’Assurance maladie. L’effet attendu — réduction des passages aux urgences évitables, amélioration du suivi des pathologies chroniques, meilleur usage du temps médical — est substantiel.
Et si on se trompait ?
Plusieurs conditions de réfutation. Si une évaluation contrefactuelle démontre un effet propre marginal du SAS, des CPTS ou des hôpitaux de proximité, le triptyque doit être révisé. Si les dispositifs saturent — impossibilité de recruter les médecins régulateurs nécessaires —, il faut chercher d’autres leviers. Si une évolution organisationnelle plus intégrée ville-hôpital rend ce triptyque moins pertinent, l’investissement se déplace.
Mais en l’état, le triptyque est l’une des rares articulations cohérentes proposées depuis vingt ans pour désengorger les urgences sans peser davantage sur les hôpitaux. Le freiner par défaut de financement, c’est continuer à organiser l’engorgement.