SOCIÉTÉ ET DÉMOGRAPHIE · ANALYSE NEXUS
5 000 Maisons France santé d’ici 2027. Mais le financement pérenne n’est toujours pas garanti.
Septembre 2024, un village de l’Allier. Une Maison France santé ouvre ses portes. Quatre médecins généralistes, deux infirmières en pratique avancée, une psychologue, un kinésithérapeute, un secrétariat partagé. Pour les 12 000 habitants du bassin, c’est une révolution : pour la première fois depuis quinze ans, une offre de soins coordonnée à moins de quinze minutes.
Nexus · 26/08/2026 · THÈSE-2026-048 · 4 min de lecture
Trois ans plus tard, en 2027, deux des quatre médecins envisagent de partir. La raison : le financement de fonctionnement de la Maison n’a pas été renouvelé pour la nouvelle convention. L’ARS hésite. La collectivité, déjà sollicitée, ne peut pas porter seule. L’incertitude budgétaire est devenue insupportable.
Ce scénario hypothétique n’est pas si éloigné de la réalité actuelle. Et c’est précisément le risque que pointe le rapport Nexus.
L’effet documenté des Maisons France santé
Les Maisons France santé — anciennement Maisons de santé pluriprofessionnelles, ou MSP — sont l’un des dispositifs d’aménagement territorial sanitaire les plus documentés depuis vingt ans. L’IRDES, l’ANCT et la Banque des Territoires ont convergé sur un constat : à territoire et profil équivalents, l’implantation d’une MSP augmente significativement l’attractivité médicale d’un bassin.
Trois mécanismes complémentaires. Premièrement, l’effet de coordination : un médecin généraliste qui travaille en MSP partage des charges administratives, dispose d’un cabinet équipé, peut s’absenter sans rompre la continuité des soins. Deuxièmement, l’effet de réseau : la présence d’autres professionnels — IPA, kiné, psychologue — facilite les parcours de soins complexes. Troisièmement, l’effet de qualité de vie : un médecin qui travaille en équipe accepte plus volontiers une installation rurale.
Pour les patients, les effets sont également documentés. Réduction du nonrecours aux soins préventifs. Amélioration du suivi des pathologies chroniques. Réduction des passages aux urgences pour motifs non vitaux.
Les chiffres en 2026
À la mi-2026, environ 2 000 Maisons France santé sont opérationnelles ou en cours d’ouverture. L’objectif gouvernemental est de 5 000 en 2027. Pour atteindre cet objectif, il faut ouvrir environ 3 000 structures supplémentaires en dix-huit mois. Le rythme actuel d’ouverture est d’environ 800 par an. Il faut donc accélérer substantiellement.
Mais le problème principal n’est pas l’ouverture. C’est la pérennité. Une Maison France santé qui ouvre est financée par un cocktail combinant ARS, collectivités locales, conventions avec l’Assurance maladie, financement de l’investissement de départ. Quand l’une de ces sources se tarit ou conditionne son maintien à une renégociation, la Maison se fragilise.
Selon une enquête de la Fédération française des maisons et pôles de santé publiée fin 2025, environ 23 % des MSP ouvertes depuis 2018 ont connu au moins un épisode de crise financière nécessitant une renégociation d’urgence avec un financeur. Le mode de financement actuel — par projet, court-termiste, multi-acteurs — n’est pas adapté à un dispositif structurel.
Ce que ça change concrètement
Le rapport Nexus propose trois dispositifs articulés. Premièrement, accélération du rythme d’ouverture pour atteindre 5 000 Maisons en 2027 — soit un rythme d’environ 1 800 ouvertures par an pendant 18 mois. Cela suppose un opérateur national capable d’accompagner la montée en charge, sur le modèle de ce qui a été fait pour le déploiement des Maisons France services.
Deuxièmement, garantie d’un financement pérenne sur cinq ans minimum pour toute Maison France santé existante. Convention pluriannuelle ARS-collectivités-Assurance maladie, indexée sur l’activité.
Troisièmement, simplification administrative pour les porteurs de projet. Un guichet unique national. Un dossier-type. Des modèles juridiques préparés.
Coût estimé : 800 millions d’euros annuels à terme, dont 500 millions pour le financement de fonctionnement et 300 millions pour le déploiement. Soit environ 0,3 % du budget de l’Assurance maladie.
Et si on se trompait ?
Plusieurs conditions de réfutation. Si une évaluation contrefactuelle rigoureuse démontre un effet propre marginal des MSP sur l’accès aux soins en zone sous-dotée, l’argument tombe. Si les candidatures de porteurs de projet saturent — insuffisance de professionnels intéressés —, le dispositif devient irréaliste. Si le modèle évolue spontanément vers d’autres formes (centres de santé municipaux, télémédecine renforcée), l’investissement Nexus se déplace.
Mais dans l’état actuel des évaluations, l’effet positif des MSP est l’un des mieux établis dans la littérature française sur les soins de proximité. Ne pas garantir leur pérennité, c’est rendre fragile l’un des rares dispositifs documentés comme efficaces.