SOCIÉTÉ ET DÉMOGRAPHIE · ANALYSE NEXUS
6,7 millions de Français sans médecin traitant. Et chaque ministre annonce la résolution prochaine.
Marie habite un village du Cantal. Quatre cent quatre-vingts habitants. Le dernier généraliste est parti à la retraite il y a sept ans. Le suivant n’est jamais venu. Pour une consultation, Marie compte cinquante kilomètres aller, cinquante kilomètres retour, et un rendez-vous obtenu trois semaines à l’avance. Elle a 73 ans. Elle a renoncé à plusieurs examens de suivi cette année.
Nexus · 21/08/2026 · THÈSE-2026-046 · 4 min de lecture
Marie est l’une des 6,7 millions de Français qui n’ont plus de médecin traitant en 2025, selon l’Assurance maladie. Ce chiffre n’est pas un accident statistique. C’est la conséquence d’une politique publique qui refuse, depuis quarante ans, d’affronter la réalité structurelle d’un système.
Le poids de quarante ans de numerus clausus
Pour comprendre la crise actuelle, il faut remonter à 1971. Cette année-là, l’État instaure le numerus clausus, qui limite drastiquement le nombre d’étudiants admis en deuxième année de médecine. L’objectif officiel : éviter la pléthore de médecins anticipée par les modèles démographiques de l’époque. Le numerus a été maintenu à des niveaux extrêmement bas — entre 3 500 et 4 000 places par an — pendant les années 1980 et 1990.
Conséquence directe : les médecins formés entre 1980 et 2000 sont aujourd’hui ceux qui partent massivement à la retraite. Et il n’y a personne — ou presque — pour les remplacer. Selon la DREES (juillet 2025), le nombre de médecins généralistes libéraux a baissé de 19,1 % depuis 2010. Pas une stagnation. Une baisse en valeur absolue.
Pourquoi la suppression du numerus apertus ne suffira pas
En 2021, le numerus clausus est officiellement remplacé par le numerus apertus, censé être plus souple. En 2024, ce dispositif est lui-même substantiellement assoupli avec 8 000 places supplémentaires en deuxième année. Le ministère s’en félicite. Les conséquences seront, dit-on, visibles « à l’horizon 2030 ».
Voici ce que ce calendrier oublie. Un étudiant en deuxième année en 2024 sera installé comme généraliste, au mieux, en 2033. Soit dans neuf ans. D’ici là, environ 35 % des généralistes encore en exercice auront pris leur retraite. La courbe démographique va continuer à plonger pendant au moins une décennie, indépendamment de toute mesure prise aujourd’hui.
Ce décalage temporel n’est pas un accident. C’est la nature même du métier : on ne fabrique pas un médecin en deux ans. Et c’est précisément ce que la rhétorique politique de la résolution rapide refuse de reconnaître.
Le coût de la rhétorique du rebond
Trois conséquences mesurables du déni officiel. D’abord, l’absence d’arbitrages budgétaires cohérents. Comme la crise est supposée temporaire, on ne mobilise pas les milliards nécessaires à un plan structurel articulé. On préfère les rustines : aides à l’installation locales, dispositifs incitatifs, primes ponctuelles dont l’effet propre est, selon la Cour des comptes, inférieur à 0,2 médecin par dispositif.
Ensuite, l’absence de débat démocratique sain. Tant que l’État dit que ça va s’arranger, la société n’a pas l’occasion de débattre publiquement de ce qu’elle attend de son système de santé. De ce qu’elle est prête à financer. De ce qu’elle est prête à organiser.
Enfin, la fatigue professionnelle des médecins et soignants en poste, qui travaillent dans un système dont les dirigeants nient publiquement la difficulté quotidienne. C’est l’un des facteurs documentés du burn-out médical et des démissions précoces.
Ce que ça change concrètement
Le rapport Nexus propose un acte simple : une déclaration officielle, portée par le ministre de la Santé et débattue au Parlement, reconnaissant publiquement le caractère structurel des déserts médicaux. Suivie d’un plan pluriannuel articulant cinq leviers complémentaires : Maisons France santé (5 000 d’ici 2027), Service d’Accès aux Soins déployé partout, CPTS opérationnelles, hôpitaux de proximité, déploiement massif des Infirmiers en Pratique Avancée.
Cette reconnaissance ne résout rien à elle seule. Elle est la condition pour engager un plan à la hauteur des enjeux. Les pays qui ont fait cet aveu — Allemagne, Belgique, Québec — ont chacun ensuite engagé des plans structurels pluriannuels substantiels.
Et si on se trompait ?
Plusieurs conditions de réfutation. Si la densité médicale en zone sous-dotée se rétablit de plus de 10 % en trois ans sans dispositif structurel, la lecture conjoncturelle est validée. Si une démonstration empirique des dispositifs incitatifs locaux montre un effet propre substantiel sous-estimé jusqu’ici, l’argument se déplace. Si un consensus politique émerge sur le caractère structurel sans intervention, la position Nexus devient consensuelle.
Mais dans l’état, quarante ans de courbe baissière et 6,7 millions de Français sans médecin traitant disent quelque chose de clair : on a affaire à un problème structurel. Reconnaître cette réalité, c’est la condition de la transformer.